Concilier activités touristiques et préservation de nos populations locales



La destination Guadeloupe a caracolé en tête des destinations phares des réservations de cette fin d'année. Concrètement, ce sont plus de 40 000 visiteurs que notre archipel a accueilli sur ces dix derniers jours de l'année 2020 faisant le bonheur des acteurs économiques locaux. Les compagnies aériennes ont renforcé leurs programmes de vols, Air Belgium a repris ses liaisons vers la Guadeloupe et la Martinique proposant des tarifs attractifs pour attirer en masse les touristes vers ces destinations. Les campagnes de communication du CTIG associées aux reportages réguliers de TF1 sur notre destination, la fermeture des pistes de ski dans l'Hexagone, la météo favorable et les mesures sanitaires "plus souples en Guadeloupe qu'en métropole" ont attiré un flux de visiteurs inespéré des professionnels du tourisme.


Cependant, cette arrivée massive de touristes a fait naître une certaine tension au sein des populations de Guadeloupe et de Martinique faisant craindre un retour du Covid-19 alors qu'il semblait contenu depuis peu, sur ces deux îles. Des populations se sentant prises en otage de décisions qui leur échappent mais pour lesquelles elles devront en payer les conséquences en cas de forte contamination et d'un retour au confinement.


Comment concilier alors activité touristique et préservation de la santé des populations réceptives ? La seule approche manichéenne visant à opposer l'économique au sanitaire apparaît stérile et sans autre intérêt que de diviser les populations et scléroser des positions.

Un équilibre indispensable entre reprise de l'économie et préservation de la santé est à trouver afin de ne pas stigmatiser une population au détriment d'une autre, un modèle de développement en défaveur d'un autre...


La crise sanitaire ne doit pas engendrer une nouvelle crise économique, sociale et culturelle


Les acteurs touristiques des îles de Guadeloupe attendaient de longue date pouvoir enfin prendre une large respiration économique après ces longues semaines passées en apnée de par la déferlante du COVID-19. En cette fin d'année 2020, les taux de remplissage des hôtels, gîtes et villas ont bondi jusqu'à atteindre 100% sur les produits et les secteurs touristiques les plus prisés. Les restaurateurs, les loueurs de voitures et les prestataires d'activités (nautisme, randonnées, excursionnistes) ont pu reprendre une bouffée d'oxygène en pouvant à nouveau exercer leur métier, souvent leur passion.


Pourtant, le retour "à la vie d'avant" n'a pas encore sonné.

Les campagnes de vaccination dont débuté jeudi 7 janvier en Martinique et vendredi 8 janvier en Guadeloupe auprès des personnes "les plus à risques" dans un contexte de défiance de ce vaccin pourtant appréhendé comme la seule solution permettant l'éradication de ce virus mondial.


Le retour à l'activité économique doit devenir maintenant prioritaire après l'année blanche de 2020 et les pertes colossales enregistrées dans les entreprises de Guadeloupe puisque 1/3 des entrepreneurs locaux informent avoir perdu 70% de leurs chiffres d'affaires pendant la période de confinement (étude de la CCIIG de septembre 2020).


Mais alors que faire ?


Une situation aussi complexe au niveau mondiale ne génère pas de solutions clés en main rapide et unilatérale. Cependant, certains pays ont su concilier l'économie et la santé dans la crise du Covid-19, exemples sur lesquels nous pourrions nous appuyer, à notre modeste échelle.


D'une part, pourquoi ne pas mettre en place un système permettant de tester, de tracer et d'isoler les personnes contaminées ?


Cette procédure s'est révélée particulièrement efficace dans certains pays, notamment en Asie, et semble pouvoir être applicable dans des îles comme la Guadeloupe et la Martinique au périmètre circonscrit et avec une faible population. Ces procédures de traçages pourraient-être déployées afin d'assurer un meilleur suivi des risques de propagation de l'épidémie et limiter les sentiments de peur généralisée au sein des populations. Il conviendrait alors, outre le test PCR de moins de 72H obligatoire à l'arrivée, que l'Etat mettre en place un second test (antigénique ou salivaire) dans les 4 jours de l'arrivée des voyageurs arrivant sur notre territoire et d'isoler les personnes malades dans des endroits qui seraient prévus à cet effet. Cette prise en charge très en amont, permettrait de rassurer la population locale et les touristes par un suivi sanitaire exemplaire, de désengorger les urgences hospitalières et d'assurer un suivi individualisé des malades sans stigmatiser un groupe d'individus.


D'autre part, pourquoi ne pas mettre en place une approche plus collective de la gestion de cette crise ?


En effet, depuis le début de la pandémie et de ses effets sur notre archipel, nous regardons tous en direction du représentant de l'Etat en attendant ses prises de décisions lesquelles sont souvent critiquées mais très peu discutées .... Pourquoi ne pas créer à notre échelle, une "commission de consultation" (qu'importe son nom) au sein de laquelle le Préfet et la Directrice de l'ARS consulteraient ainsi les représentants des collectivités territoriales, mais aussi ceux du monde économique, les acteurs sociaux et culturels et pourquoi pas des sociologues aguerris aux moeurs et pratiques locales afin de mettre en place une "compétence collective" de gestion de la crise actuelle ? Cette approche globale permettrait de mieux négocier les conditions de mise en oeuvre des décisions prises, d'arbitrer les conflits qu'elles pourraient provoquer et d'imaginer les sanctions qui pourraient être déployées et de les expliquer clairement de sorte qu'elles soient mieux comprises. Redonner place au débat public n'est-il pas un des outils de notre démocratie ?

Le Président Macron vient de mettre en place un "comité citoyen" pour suivre la campagne vaccinale. Ne faudrait-il pas chez nous créer un tel comité pour des questions plus larges d'accueil des populations touristiques (retour au pays compris) et ouvrir ainsi le débat public ?


La traçabilité et le "consensus décisionnel" permettraient d'éviter le "stop and go" particulièrement dommageable tant au secteur économique qu'au secteur hospitalier et au moral des populations concernées.


Et enfin, plus qu'une gestion conjoncturelle d'une crise dont les plus optimistes imaginent un retour au niveau économique de 2019 pas avant 2024, il s'agit de mettre en place une stratégie touristique sur le long cours.


Tous les économistes s'accordent à dire que, quelque soit le rebond envisagé, l'histoire des crises montre qu'il est beaucoup plus long qu'on ne l'imagine de retrouver les niveaux d'activités comparables à ceux connus précédemment.

Dans un tel contexte, les professionnels du tourisme appellent à maintenir les dispositifs d'aides tant que la crise sanitaire perdurera et que la confiance ne sera pas revenue au sein de la population.

Mais dès aujourd'hui, il convient de réfléchir à l'après....


Une telle crise entraîne nécessairement une réflexion sur nous-mêmes, sur ce que nous sommes, ce que nous voulons et sur ce que nous ne souhaitons plus...


Quel nouveau positionnement touristique envisager pour les îles de Guadeloupe ? Quelle expérience souhaitons-nous faire partager à nos visiteurs sur nous-mêmes, nos sites, notre culture ?

Comment mieux former les acteurs touristiques tant aux nouvelles attentes des touristes mais aussi au respect de l'intimité de ce que nous sommes ?

Comment mieux vendre l'expérience touristique pour à la fois engranger davantage de richesse et mieux la répartir au plus grand nombre ? En définitive, comment entrer pleinement dans un tourisme plus durable, plus écologique, équitable et partagé ?


Les crises devraient-être des moments de réflexion qui permettraient de mieux rebondir une fois celles-ci passées. Le désir de voyager ne s'arrêtera pas avec cette pandémie (ni avec celles qui suivront) et chacun d'entre nous souhaitera ardemment profiter de sites touristiques et passer du temps avec les habitants des destinations qui nous accueillent en toute sécurité, sérénité et liberté.



Caroline ROMNEY Consultante en tourisme Cabinet AIGUILLAGE caroline@aiguillage.biz www.aiguillage.biz

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