Corsair sera t-elle la nouvelle compagnie aérienne de l'Outre-mer ?

Mis à jour : nov. 10

La compagnie aérienne française Corsair est en passe d'être achetée par des chefs d'entreprise connus et reconnus de Guadeloupe, un coup de maître si cette opération se réalise.


A leur initiative, un consortium s’est constitué en vue de manifester un intérêt stratégique pour la reprise de Corsair. Il s’agit d’une association du monde économique, politique et financier qui regroupe des entrepreneurs, des investisseurs privés, des collectivités d’outre-mer ainsi que d’autres acteurs majeurs notamment dans le secteur du tourisme.


Ce consortium paraît apporter toutes les garanties nécessaires pour que cette compagnie, en proie à des difficultés structurelles depuis plusieurs années, puisse continuer à desservir les lignes vers les Antilles et la Réunion.

Alors que la crise sanitaire s'installe dans le monde, avec son cortège de dégâts économiques, sociaux et culturels, ce projet de reprise de la compagnie Corsair paraît déconnecté du contexte actuel. Et pourtant, c'est justement ce contexte chaotique qui pourrait transformer ce sauvetage économique en une véritable success story...

Des repreneurs fins connaisseurs du secteur touristique et aérien des Antilles-Guyane


Parmi les repreneurs potentiels figurent deux hommes forts de l'investissement aux Antilles-Guyane.


Patrick Vial-Collet d'une part, co-fondateur du Groupe Des Hôtels et des Îles, propriétaire de La Toubana, seul hôtel de la Guadeloupe classé 5*, co-gestionnaire des hôtels Créole Beach, Mahogany, Yucca, Bwa Chik Hôtel & Golf, il commercialise également 22 hôtels et villas en Guadeloupe, Martinique, Saint-Martin, Saint-Barthélémy et dans la Caraïbe anglophone. Patrick Vial-Collet est aussi, depuis 2018, le Président de la Chambre de Commerce et d'Industrie des Îles de Guadeloupe. Il a été très actif pendant le premier confinement du début d'année, réunissant toutes le forces vives des outre-mer pour que les territoires concernés ne pâtissent pas plus que les autres des impacts des mesures visant à lutter contre la propagation du virus.


Il précisait, au plus fort de la crise, que :

"En outre-mer nous n’avons que très peu de tourisme intérieur et nous dépendons massivement de nos touristes régionaux, nationaux et internationaux. Ces derniers doivent obligatoirement prendre l’avion pour se rendre dans nos destinations ultramarines. (...) Un crédit d’impôt pour les voyages vers l’Outre-Mer afin de compenser le surcoût des billets d’avion, unique moyen de déplacement, à l’inverse de la France hexagonale qui peut utiliser la voiture ou le train, moins onéreux, devrait être mis en place".

Ce message sera t'il plus entendu maintenant qu'il sera porté par un propriétaire de compagnie aérienne transatlantique ?

L'autre figure du monde économique et financier des Antilles et de la Guyane est Eric Koury, Président du Groupe CAIRE, détenant les compagnies Air Antilles et Air Guyane ainsi qu'une société de fret Assist Air Cargo. L'aérien est un secteur qu'Eric Koury maîtrise parfaitement bien puisqu'il a été propriétaire des compagnies Air Saint-Martin, Air Guadeloupe et Air Martinique regroupées sous bannière commune "Air Caraïbes" avant de la revendre à Jean-Paul Dubreuil en 2001. Ce dernier souhaitait réintroduire une activité aérienne dont il est passionné (il venait de céder la compagnie Régional Airlines à Air France), à son groupe vendéen. Une vente qui a fait l'objet de nombreux rebondissements judiciaires entre les deux investisseurs financiers, des péripéties qui se sont étalées sur plus d'une quinzaine d'années...

Le feuilleton judiciaire semblait avoir trouvé son épilogue : Air Caraïbes se déployant sur les lignes long courrier pendant qu'Eric Koury créait Air Antilles dédiée à la desserte des liaisons caribéennes tout en renforçant sa compagnie Air Guyane sur les liaisons internes du territoire français d'Amérique du Sud. En outre, et avec le soutien du programme intra communautaire INTERREG V, Eric Koury a crée CARIBSKY : un réseau de compagnies aériennes de la Caraïbe visant à faciliter les déplacements intra caribéens. Egalement, sa société d'agence de voyage Sunny Caraïbes lui assure la commercialisation des sièges aériens notamment via la création de packages de séjours touristiques tout compris, dans la Caraïbe.


Ironie de la vie, Air Antilles et Corsair ont noué un partenariat en 2011 sous la forme d'un partage de codes et de coordination de leurs politiques commerciales. En clair, Corsair propose à ses passagers de se rendre vers Saint-Martin Grand-Case, Saint-Barthélémy et Sainte-Lucie grâce aux appareils d'Air Antilles...


Autre marque d'ironie, Air Caraïbes était en passe de racheter Corsair en 2015 mais le projet ayant été rejeté par une grande partie des salariés de Corsair, les négociations ont été interrompues. Plus récemment en octobre 2019, ces deux mêmes compagnies ont arrêté leur partage de codes sur les vols long courrier laissant alors Corsair plus libre de mener sa politique commerciale et son positionnement sur les liaisons vers les Antilles...

Des liaisons Antilles-Réunion très convoitées


Les liaisons vers les Antilles et la Réunion ont toujours attisé les convoitises chez les opérateurs aériens. En 1986, dès la fin du monopole d'Air France sur ces liaisons ultramarines, le très médiatique Jacques Maillot, propriétaire des agences de voyage "Nouvelles Frontières", s'associe aux dirigeants de la compagnie charter, Minerve, pour lancer ses liaisons vers les Antilles, puis la Réunion. Minerve est transformée en Air Outre-Mer Minerve (AOM) en 1991 et dirigée par Marc Rochet. Parallèlement se créée la compagnie Air Liberté, la première à proposer des vols long courrier au départ de Toulouse vers la Réunion. Ces compagnies privées, toutes deux en proie à des difficultés financières, décident de fusionner en 2001 avec pour objectif de devenir le premier pôle aérien privé de France. Mais cette union ne durera que quelques mois avant d'être démantelé. Une partie de la flotte a été récupérée par un ancien pilote d'Air France, Jean-Charles Corbet, créant Air Lib. Une compagnie éphémère laissant derrière elle des centaines de salariés et des rêves sur le carreau.


Plus récemment, la compagnie "charter à bas prix" XL airways, opérait sur les Antilles et la Réunion au départ de l'aéroport Roisssy Charles de Gaulle. Son modèle hybride (mi-charter mi-régulier pas vraiment low-cost) ne lui a pas permis de se positionner durablement sur des liaisons pourtant à forte densité. Sa liquidation judiciaire a été prononcée le 30 septembre 2019.


Il n'y a que peu de liaisons drainant des millions de passagers au départ de l'aéroport de Paris-Orly. Les lointains territoires d'outre-mer sont les rares destinations long-courrier à être structurellement millionnaires en termes de passagers et donc profitables aux compagnies aériennes si elles sont bien gérées. Cette équation a été faite par le solide groupe aérien IAG en positionnant sa compagnie low cost long-courrier Level, sur les liaisons Antilles au départ de l'aéroport Paris-Orly. Dès décembre 2017, la compagnie anglaise a rapidement dynamisé la compétition sur ce marché. En Guadeloupe, le marché hexagonal a enregistré une progression de 9,4% sur la seule année 2018 portant l'aéroport Guadeloupe Pôle Caraïbe sur la première marche du podium des aéroports d'outre-mer avec 2.442.455 passagers traités. Malheureusement, des choix stratégiques ont été opérés par la maison mère, IAG repositionnant Level sur la desserte de liaisons financièrement plus sécurisées.

L'histoire de la desserte aérienne des Antilles et de la Réunion a été parsemée d'arrivées et de départs de compagnies aériennes avec à leur tête des dirigeants, certes ambitieux, mais qui à termes, se heurtant tous aux coûts astronomiques que génère l'exploitation d'une flotte d'avions long-courrier. Les salariés de ces différentes compagnies ont largement pâti de ces liquidations en chaîne. Les populations ultramarines faisant désormais preuve de défiance envers tout nouvel opérateur qui risquerait de partir aussi vite qu'il est arrivé...


La compagnie réunionnaise Air Austral parviendrait elle à se maintenir sur les dessertes long courrier sans le soutien actif de deux collectivités locales qui assurent régulièrement son besoin de financement ?

Néanmoins, le monopole d'un seul opérateur n'est jamais un modèle économique satisfaisant ni pour le marché ni pour l'opérateur lui-même. Trois opérateurs aériens solides semblent être le bon équilibre sur les liaisons outre-mer. La nouvelle compagnie Corsair deviendra t'elle la compagnie aérienne des outre-mer ?

Un positionnement image à créer : la compagnie aérienne de l'Outre-mer ?


Il y a, chez tout ultramarin un attachement presque viscéral à SA compagnie aérienne. Qui n'a pas participé à un débat houleux au sein de sa famille ou entre amis où il s'agissait de désigner la compagnie aérienne offrant le plus de confort et de services mais surtout, travaillant avec le plus de "compatriotes" ou une masse salariale "peyi" significative ? Les compagnies aérienne l'ont bien compris usant du doigté des agences de communication pour se présenter comme étant LA compagnie aérienne de l'Outre-mer. Air France se targue de sa présence historique sur ces liaisons et de ne les avoir jamais quittées depuis ses premiers vols en 1947. Corsair, pour sa part, a opéré son premier vol long-courrier entre Paris Charles-de-Gaulle et Pointe-à-Pitre sous la direction de Jacques Maillot en 1990. Cette compagnie est le symbole de la libéralisation du ciel, celle qui a permis à de nombreuses familles antillaises et réunionnaises de prendre l'avion pour la première fois et de s'ouvrir à d'autres horizons. Quant à Air Caraïbes, elle a tout de suite saisi l'importance d'être une compagnie antillaise. Bien que détenue par un groupe vendéen, son siège social est en Guadeloupe et une large part de ses ressources humaines est ultramarine. Le nom, le logo, toute la communication d'Air Caraïbes est axée et déclinée autour de l'identité antillaise. C'est bien aussi pour cela que le Groupe Dubreuil a dû créer French Bee quand il a souhaité opérer sur la desserte de la Réunion et bien distinguer les Antilles de l'île d'outre mer de l'Océan indien...

Corsair a donc une place à prendre. A l'origine la compagnie s'appelait d'ailleurs Corse Air International. C'est Jacques Maillot en la reprenant qui a joué sur les mots en mettant plutôt en avant son caractère de corsaire que l'origine géographique du nom. Car à cette époque de libéralisation du ciel, il fallait au moins être un corsaire pour oser s'attaquer à Air France ! L'origine antillaise des principaux actionnaires de la nouvelle Corsair pèsera dans la balance. Les produits et services proposés aussi. La clientèle ultramarine représente une part non négligeable du volume de passagers traités. La part du tourisme affinitaire compte pour un quart du volume de touristes accueillis dans ces territoires. Une clientèle qu'il faudra mobiliser et fidéliser de plus en plus dans un contexte de crise sanitaire qui ne laisse que peu de place, pour le moment, aux voyages de loisirs et de découverte. Les frontières internationales restent majoritairement fermées à la France et au départ de France. Les compagnies aériennes en paient le prix fort : les pertes d'Air France se comptent en milliard d'euros et de nombreux licenciements sont à prévoir. Air Caraïbes a dû faire appel à la compagnie maritime de fret CMA-CGM pour un apport de liquidité représentant 30% de son capital, ce qui n'est pas neutre et laisse s'interroger sur l'avenir de ce partenariat...

Alors quelle sera la stratégie de la nouvelle Corsair ? Un positionnement par le prix ? Corsair s'est en effet toujours attelé à se positionner à un niveau tarifaire plus bas que celui d'Air France et d'Air Caraïbes. D'ailleurs, Eric Koury n'est il pas le premier opérateur à lancer une compagnie aérienne à bas coût sur le réseau régional caribéen ? Ce modèle sera t'il reproduit sur les liaisons transatlantiques ? Patrick Vial-Collet développe plutôt un modèle haut de gamme pour ses structures hôtelières. Quel modèle sera donc privilégié par la nouvelle Corsair car le prix est un effet levier particulièrement sensible en outre-mer. Il y aura t'il un partenariat avec la compagnie Air Austral pour conforter le positionnement de compagnie de l'Outre-mer ?

Diversification ou concentration ?


Corsair est une compagnie internationale qui dessert Abidjan. Les dessertes vers Montréal et l'île Maurice n'ont pas encore repris en raison de la pandémie. Cependant, l’objectif affiché par les nouveaux repreneurs de Corsair serait clairement un recentrage sur les DOM, « pour maintenir un niveau de concurrence suffisant permettant d’éviter une inflation des prix ».

Côté social, Corsair a déjà entamé avec les syndicats un programme de réduction des coûts qui devrait atteindre « 10 à 15% » selon le journal La Tribune : « après la dénonciation de 134 accords et usages d’entreprise par la direction » de nouveaux accords « permettant de réduire la masse salariale des pilotes et des hôtesses et stewards ont été signés». Les navigants ont « notamment accepté de baisser de moitié leur majoration salariale pour les heures de nuit » et de réduire leurs jours de congés. Par ailleurs, une rupture collective conventionnelle (RCC) pour les PNC devrait porter sur une centaine de personnes.

Quant à la flotte de la compagnie, elle devrait être rajeunie avec l'acquisition d'Airbus de toute dernière génération.

Ces réajustements structurels sont accompagnés d'une aide substantielle de l'Etat qui devrait "dépasser les 100 millions d'euros" selon les dirigeants de la compagnie et renforcer les dizaines de millions d'euros apportés par les actionnaires.

La dernière étape de l’opération pourrait intervenir d’ici fin décembre 2020, après la signature d’un protocole d’accord entre l’Etat et les nouveaux actionnaires de la compagnie.


Plus que jamais, les demandes du Président de la CCIIG portant sur un crédit d'impôt au bénéfice des voyageurs originaires d'outre-mer paraissent indispensables. L'éloignement des territoires ultramarins, la faiblesse des fonds propres des entreprises touristiques et l’extrême dépendance du tourisme des économies insulaires légitiment cette demande. Ce même Président qui disait en mai dernier " Notre avenir dépend maintenant de notre capacité à gérer cette crise".

Donnons toutes les chances aux nouveaux corsaires que sont Patrick Vial-Collet et Eric Koury de voir cette reprise aboutir et devenir pérenne grâce à ce partenariat fort d'entrepreneurs de l'hôtellerie et de l'aérien de l'outre-mer.


Caroline ROMNEY

Consultante en tourisme

Cabinet AIGUILLAGE

caroline@aiguillage.biz

www.aiguillage.biz


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